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Norbert CASTERET: Ma première grotte

Nous remercions Madame Maud Martin-Casteret et son époux de nous avoir confié des documents concernant la vie de Norbert CASTERET, spéléologue mondialement reconnu.

A notre demande , Maud a accepté d’écrire une biographie de son père et a autorisé le CEDAS à la publier. Nous lui en sommes très reconnaissants.

Norbert Casteret
Norbert, le cadet de la famille Casteret, naît le 19 août 1897 à Saint Martory. Tout jeune, il est initié par son père aux marches dans les côteaux proches, aux bains dans la Garonne qui roule ses eaux à moins de 100 mètres de la maison. Et très vite on apprend aux enfants à nager, et à plonger. Suivent aussi la pratique du canotage, et tous les exercices que peuvent pratiquer de jeunes garçons. Le papa a accroché des anneaux à une poutre de leur chambre!
Norbert va à l’école communale de Saint Martory, et lorsque les enfants parviennent à l’âge du collège, la famille s’installe à Toulouse où ils vont fréquenter les établissements secondaires, puis supérieurs.
Norbert lit ‘’Voyage au Centre de la Terre’’. Revenant pour les vacances à son village, il entreprend de pénétrer sous terre. Ce n’est pas compliqué : à moins d’un kilomètre, les falaises de l’Escalère dominant la route nationale et la Garonne, lui offrent des petites grottes et des puits dans lesquels il va jouer à l’explorateur sur les traces du professeur Lidenbrock. Norbert avait visité à l’âge de cinq ans la grotte de Bacuran dans les gorges de la Save, tenant bien fort la main de sa maman. Donc les grottes, il connaît déjà.
De retour à Toulouse, il fréquente en visiteur assidu le Muséum d’Histoire Naturelle. Il y est remarqué par un spécialiste de la Préhistoire, Émile Cartailhac, surpris de rencontrer un élève aussi jeune et captivé. Il lui explique les temps géologiques et autres mystères de la nature. Parallèlement, Norbert se rend à la bibliothèque où il pioche parmi les ouvrages traitant de géologie, paléontologie ou préhistoire dont on lui a parlé. Aux vacances, il va vérifier, approfondir (c’est bien le cas) sous la terre ce qu’il a enregistré et retenu de ses lectures.
On ne lui a pas imposé cette marche à suivre, il l’a pratiquée tout seul. Puis il entraîne des camarades, et aussi son jeune frère Martial, non pas à l’étude, mais à la pratique du sport que peut être la spéléo. A Toulouse, Norbert a suivi Jean son aîné sur les stades. Jean est devenu un ‘’athlète complet’’. Norbert est sur ses traces. Course, saut en hauteur, à la perche etc … Ils pratiquent le foot, le rugby, le Papa approuve, allons-y. Norbert est petit, mais dégourdi et résistant. Cela va lui servir. La guerre de 1914 survient. Jean a 19 ans et s’engage pour la durée des hostilités. En 1915 Norbert a 18 ans. Il s’engage aussi, et en 1919 il est démobilisé. Il revient avec les honneurs de la guerre et la Croix de Guerre. Il peut passer le bac, s’inscrire à la faculté des Lettres (volonté de son père qui veut que Norbert soit notaire) ! Norbert a des préférences, et il va en auditeur libre suivre des cours à son goût à la faculté des Sciences. Il va à l’École de Notariat où il décroche son diplôme. Mais il est rebuté par ce métier. Enfin, il va à l’École d’Agriculture.
Il poursuit ses recherches avec un matériel ultra simple : dans ses débuts il explore en caleçon pour ne pas salir ou déchirer ses vêtements ; quelques bougies et son casque de poilu qu’il a définitivement adopté pour toutes ses explorations. Ses déplacements se font avec une bicyclette qui n’a pas de porte – bagage, un simple sac à dos lui convient.
A 28 ans, en 1925, il rencontre et épouse Élisabeth Martin qui le suit avec enthousiasme dans ses recherches, et elle-même entraîne son mari en haute montagne. Mais les devoirs d’une jeune mère ne l’autorisent pas à fréquenter les cavernes sans cesse. Très vite d’ailleurs, on emmène les aînés dans des trous plus ou moins grands. J’ai par exemple le souvenir de la grotte de Labastide où l’on nous a emmenés souvent. Nous y avons passé des heures sans jamais nous y ennuyer. Nous y faisions du modelage, une activité vieille comme le monde!
Norbert Casteret a visité des cavités tout au long de la chaîne pyrénéenne, principalement en Ariège, Haute Garonne, Hautes Pyrénées. La vallée d’Aure a été écumée, incomplètement bien sûr, on peut toujours y découvrir du nouveau. Dans le Rioumajou : la Tuto de Coussé, les résurgences du Pont Débat avec deux autres spéléos et Isabelle Mir, (travail de désobstruction); dans le tunnel du chemin de fer, grotte en Y de 30 m; à Fréchet, deux grottes décrites par Armand Viré en 1898. Avec le garde-barrière, il va voir un ‘’ trou qui fume’’ à quelques mètres de la route; grotte de la carrière de Chiappa; une grotte avec ruisseau souterrain dans la Coume d’Ilhet; près de Sarrancolin : 4 grottes-boyaux à renards; à Sarrancolin encore, cascades résurgentes temporaires derrière l’église; à la grotte de Lortet en 1931, avec Maud sur les épaules à cause de la neige, et à la grotte des Rochers toute proche. Au col d’Estivère, dans la falaise, il visite un trou pas très important. Et puis dans le cirque du Bassia, des gouffres dont l’un porte le numéro 9, il y en a au moins 9 donc. Mais là nous sommes en 1961, le compte-rendu n’est pas dans ses carnets, ce n’est plus N. Casteret qui y descend: au puits No 6, dit  »puits Bouché », enfin débouché, Max, Jacques, Raymonde y atteignent _60 et trouvent un pincement où ils travaillent à élargir. Raymonde passe et atteint_70.
Je n’ai pas parlé du gouffre d’Esparros qui avec la grotte de Labastide sont deux très belles découvertes faites par les parents dans le secteur.
Ses découvertes en préhistoire: 1923 – Gravures et statues d’argile à Montespan.(Dix Ans sous Terre) 1924 – Découverte d’une cité gallo-romaine : Calagurris à Saint Martory. 1929 – Des gravures dans la grotte d’Alquerdi en Navarre Espagnole. 1932 – Nombreuses gravures pariétales et sur plaquettes dans la grotte de Labastide Hautes Pyrénées. 1951 – Tibiran: un cheval gravé et peint, un ours, un arrière-train de bison. 1951 – Grotte du Bugue en Dordogne, animaux gravés sur parois et plafond : chevaux, bovidés, cerfs, ours, que j’ai découverts quelques minutes avant que Papa n’inspecte lui-même cette paroi.
Dans ses débuts, Casteret utilise comme agrès une vieille corde lisse dans quelques gouffres. C’est insuffisant et même dangereux. Il achète des échelles de corde à Robert de Joly. Cela va beaucoup mieux, mon père est satisfait du matériel, mais le portage des agrès très lourds et encombrants, surtout quand ils sont mouillés, devient pénible. Quelques années après, il en vient à se munir d’échelles aux câbles d’acier très fin, avec des barreaux en alliage léger, fabrication de Joly également. Il a même acquis un téléphone. Mais n’a jamais investi dans du matériel plus sophistiqué, genre treuil électrique ou autre technique dont il se méfiait non sans raison quand même. La technique minutieuse ne faisait pas partie de ses compétences, il le savait bien.
Vers 1935-1936, Casteret a pris contact avec le Muséum d’Histoire Naturelle à Paris, et il se lance dans une observation passionnante sur les chauves-souris. Il note leurs habitudes, va les recenser un soir d’été sous le porche de la grotte de Tignahuste. A quelle heure sortent-elles? De quoi se nourrissent-elles? Amusés, nous ses enfants l’assistons dans ses recensements. Le baguage de ces petites bêtes sera révélateur de leur faculté d’orientation, de leurs migrations et de leur longévité. Marie, la benjamine avait 18 ans, quand elle a dû admettre que telle petite bestiole était son aînée de trois ans, elle en a été stupéfaite. Mais Norbert a été puni de ses indiscrètes visites à Tibiran. Les petits mammifères ont abandonné leur caverne maternelle.
Dans un autre ordre d’idées, Casteret se fait un devoir de répondre à l’abondant courrier de tous ses admirateurs et correspondants. Ceci avec grande gentillesse et patience, surtout vis-à-vis des enfants qui le questionnent inlassablement sur tout un tas de sujets. Papa nous lisait ce courrier qui nous intéressait, nous amusait quelquefois, et nous faisait comprendre que notre père pratiquait une activité vraiment pas très courante. Il lui est arrivé parfois de recevoir deux ou trois pages de sottises  »vous finirez dans un trou »!, de conseils de sourciers, ou de devins qui prédisaient tel ou tel malheur. Pas superstitieux pour deux sous, Papa faisait une boulette avec ledit courrier, visait la corbeille à papier placée à gauche de la cheminée de son bureau en riant bien, surtout s’il réussissait son tir. Puis il se remettait à écrire.
Maud Martin Casteret, 11 janvier 2014

Ma première grotte

par Norbert CASTERET

Il ne s’agit pas ici de ma toute première caverne, antre bien modeste de Bacuran, situé dans les gorges commingeoises de la Save, que je vis avec mes parents à la lueur de torches de paille, à l’ âge de cinq ans. Non plus des insignifiantes grottes de l’Escalère, à Saint-Martory, où j’allais, aux grandes vacances, dénicher les éperviers et lire le Roi des Montagnes, dans ces anfractuosités aériennes qui se mirent dans les flots verts de la Garonne.

C’est bien dans ces aires de rapaces. où j’accédais par de vertigineuses corniches, que je crois avoir contracté et exalté ma passion d’aventures et d’explorations; mais ce n’est pas là que je pus la satisfaire. J’aspirais à connaître de vraies cavernes et à m’enfoncer très loin sous terre.

Un jour, en furetant au grenier paternel dans une caisse de livres,  je trouvai un mince opuscule, aux pages non coupées, dont le titre seul me causa une émotion comparable à celle que peut ressentir un bibliophile trouvant un incunable.

LE REPAIRE D’HYENES DE LA GROTTE DE MONTSAUNES, tel était le titre de la brochure qui me révéla qu’à trois kilomètres à peine existait une grotte que j’ignorais. La lecture de cette note à la Société d’Histoire Naturelle de Toulouse m’apprit que, vers 1890, un savant du nom d’Edouard Harlé dont j’ai lu par la suite tous les travaux – avait pratiqué des fouilles paléontologiques à l’entrée de cette grotte, restée inexplorée, et y avait recueilli des ossements d’animaux charriés là par une troupe d’hyènes.

Et quels ossements : éléphant, hippopotame, loup, castor, porc-épic, et même une mandibule de singe !

Le mémoire parlait de « faune chaude « , c’est à-dire remontant à la période tiède et humide du début de l’ère quaternaire de cette fabuleuse période chelléenne qui a vu la disparition d’espèces animales puissantes et la toute première apparition de l’ homme sur la terre.

Certes, j’étais bien loin de pouvoir assimiler tous les termes et les considérations de cette communication scientifique, mais j’en retins pour moi le principal : c’est qu’il existait tout près une grotte en partie inconnue et renfermant, avec de nombreux squelettes d’hyènes, les restes d’animaux  » antédiluviens « .

Avec un enthousiasme ,juvénile, je m’emparai d’une bougie, d’allumettes, et, sautant sur ma bicyclette, je me hâtai vers la carrière de Montsaurès, où je savais maintenant trouver l’entrée de la caverne.

Dans l ‘hémicycle  artificiel de la carrière  (ou vingt-cinq ans plus tôt un coup de mine fortuit avait démaqué l’entrée du couloir de la grotte) je pénétrai à l’étourdie. Je n’avais fait que quelques pas dans cette enceinte lorsque je fus violemment interpellé et chassé par trois vieux carriers que je n’avais pas remarqués tout d’abord. Ces derniers, leur journée terminée, avaient procédé silencieusement au bourrage de mines dont l’explosion devait leur assurer de la besogne pour le lendemain; or je venais de faire irruption au moment où ils allaient allumer le cordon Bickford.

Je battis en retraite dans un champ voisin, où une vielle femme gardait ses moutons. Tout à mon idée de visiter la grotte, ,je tachai de me renseigner auprès de la bergère. Elle était fort vieille et moi bien jeune et, à défaut des renseignements désirés, j’eus le privilège de recueill1r de sa bouche une des plus jolies histoires de fées parmi celles qui ont cours sur les grottes des Pyrénées.

Après l’explosion des mines, j’attendis le départ des carriers bourrus et ce fut au crépuscule d’une belle journée, dans le calme et la solitude de la carrière désertée, tandis qu’un merle s’inquiétait de ma présence insolite, que je pénétrai à plat ventre et le cœur battant, dans l’orifice de la première grotte que j’allais effectivement explorer.

Le boyau, très bas de plafond, dans lequel je viens de m’insinuer est l’ancien 1it d’un ruisseau souterrain Ou il faut ramper dans l’argile molle. La fraicheur de l’air et le contact humide de la glaise, le silence subit et les ténèbres font un contraste frappant avec l’ extérieur et créent une ambiance spéciale ; on entre bien ici dans un autre monde: le monde souterrain dont le mystère me trouble et me transporte d ‘une ferveur mystique.

Dans cette grotte, creusée par les éléments ,aux époques géologiques, se sont amassés, depuis les âges des plus reculés, les restes d’animaux actuellement disparus de la surface du globe.

Des troupeaux d’hyènes leur ont succédé. Un cours d’eau souterrain, survenu par la suite, et longuement recouvert de ses limons et de ses graviers tous ces ossements; puis il a tari et disparu à son tour. A plat ventre, mon falot à la main, les yeux perdus dans l’ombre du souterrain, je me prenais pour un nouvel Argonaute cherchant, au seuil d’un monde inconnu, à percer la nuit des temps révolus.

Que de fois depuis ai-je ressenti cette fièvre sacrée, jamais déçue et jamais émoussée, de marcher sur la poussière des millénaires, d’évoquer et parfois de découvrir des vestiges des premiers âges de l’humanité…

Après un pénible parcours effectué en reptation absolue, je peux enfin marcher courbé puis me dresser dans un couloir où ma venue met en fuite un hôte à peine entrevu, dont le déboulé me cause une émotion vite calmée, car j’ai identifié un lapin affolé qui n’ avait jamais sans doute été dérangé dans son obscur domaine ..

Plus loin le sol se creuse en un entonnoir qui occupe toute la largeur de la galerie et forme une sorte de gouffre au-delà duquel la grotte se prolonge rectiligne et horizontale.

Quelques cailloux jetés dans cet orifice sont engloutis et rebondissent en profondeur. Par une ymnastique émotionnante pour un novice et en un tel isolement. je réussis à franchir le trou et à reprendre la marche en avant jusqu’à un nouvel entonnoir profond d’où monte un bruit nouveau pour moi, mais qui depuis a si souvent frappé mes oreilles au fond des cavernes : le murmure d’un ruisseau qui coule dans un étage inférieur inconnu.

Que d’ondes souterraines ai-je entendues et découvertes – parfois à d’effrayantes profondeurs – depuis ce jour où je fus cloué de surprise et de ravissement par la révélation du ruisseau. souterrain de Montsaunès.

Les innombrables torrents, rivières et ruisseaux – également glaciaux et noirs comme l’Achéron où j’ai nagé souvent dans de redoutables solitudes et parmi tant d’ embûches, ne m’ ont jamais fait oublier ou dédaigner l’ humble ruisselet de Montsaunès sur lequel je me penchai avec émotion ; car il fut le premier de tous, et la passion des expositions souterraines me vient surement de lui.

J’étais entré au crépuscule dans la grotte ; dehors, la nuit n’allait pas tarder à régner, et l’on s’inquiéterait de mon absence. D’ailleurs je n’avais qu’une bougie; aussi, après avoir jeté un dernier regard au couloir qui se prolongeait plein de promesse, je fis demi-tour.

Le lendemain, ,j’étais avec mon jeune frère Martial, à l’ entrée de la grotte à une heure encore plus tardive que la veille et prêt à reprendre l’exploration. Cette heure avait été choisie telle pour éviter la présence des ouvriers de la carrière, qui auraient pu nous interdire l’accès de la caverne. Je trouvais aussi, il faut bien le dire, un charme prenant à cette expédition nocturne.

Le mystère des nuits étoilées et des ténèbres a toujours opéré sur moi d’une façon irrésistible, et la perspective de s’enfoncer ainsi à l’aventure dans la double nuit de la terre et des cavernes me causait une émotion profonde, une sorte de nostalgie préhistorique des temps abo1is. Accroupis tous deux devant la bouche du souterrain, nous allumons nos bougies, et, ayant assujetti à mes épaules un sac de boy-scout contenant une corde, un marteau et un paquet de bougies, je. me glisse en rampant dans l’étroite ouverture, suivi par mon frère, aussi agil1e que décidé. En quelques minutes noue atteignons le deuxième puits, d’où monte toujours le murmure du ruisseau, puits trop étroit pour tenter d’y descendre. On le franchit, et de nouveau le vestibule s’offre à notre curiosité. Bientôt apparaissent quelques cristaux. Au sol nu et fangeux fait place, par endroits, un plancher calcaire orné de concrétions et nous découvrons peu à peu l’aspect, si particulier qu’il échappe à toute description, d’une grotte stalactites. Le spectacle est nouveau pour nous de ces étranges formations minérales élaborées au sein des roches, et nous allons d’une stalactite blanche et acérée à une stalactite brune et trapue, tombant en extase devant une cascade pétrifiée et marchand toujours de l’avant dans cette caverne que nous nous annexons avec enthousiasme.

Plusieurs puits semblables au premier sont franchis, au bas desquels s’entend le ruisseau qui coule dans un étage inférieur où notre imagination nous précède. Brusquement, alors que la déambulation horizontale semble devoir se prolonger longtemps encore, un gouffre nous arrête.

Non plus un simple puits facile à enjamber ou à contourner par des corniches; mais une coupure complète de la grotte; sans margelle opposée sans couloir visible au-delà. Le rebord, arrondi comme une cuirasse et tapissé d’argile glissante, de cet escarpement ne permet pas d’approcher pour juger de la profondeur de cette paroi verticale.  Fort à propos une colonne calcaire joignant le plancher à la voute se trouve là. La corde de douze mètres y est solidement nouée et, après des jets de pierres dont la chute nous fixe à peu près et nous rassure sur la profondeur approximative de l’à-pic, je me laisse glisser le long du cordage, non sans avoir fixé ma bougie allumée au bandeau de mon chapeau. Première descente souterraine, et en quel rustique équipage! Première émotion aussi, mais de courte durée, car je ne tarde pas à toucher le sol. Frémissant encore de cet exploit, je crie des ordres, je conseille, je surveille la descente de mon compagnon, qui dévale à son tour en entraînant des mottes d’argile qui me mitraillent, mais dont je n’ai cure. E t soudain, en pleine action, tandis que je m’apprête  à recevoir à bout de bras mon cadet, dont les souliers s’agitent au-dessus de ma tête, un grésillement insolite se fait entendre, accompagné d’une affreuse odeur de brulé. J’arrache précipitamment et je jette au loin mon chapeau qui flambe, et mon frère me tombe dessus en proie à un énorme fou rire! dans ma hâte et mon affairement, j’avais oublié la bougie plantée sur ma coiffure, et celle-ci venait de prendre feu.

Ah, le chapeau percé de Montsaunès, dans combien de grotte n’a-t-il pas été depuis, et de combien de plaisanterie ne fut-il pas l’objet! Il devint pour nous aussi légendaire que les grands feutres des Cadets de Gascogne, « dont la plume cache les trous » ! Chers et vieux souvenirs!…

L’incident burlesque terminé et notre hilarité calmée, il convient de s’orienter et de se concerter, car deux directions s’offrent à nous. Au pied même de la muraille s’ouvre une sorte de soupirail plongeant, tandis que vers l’avant de la grotte se poursuit toujours en un couloir plus vaste et plus accidenté que le tunnel de l’étage supérieur que l’on vient de quitter. Dans l’espoir de déboucher bientôt dans le ruisseau souterrain, que nous avons hâte de découvrir, le pertuis boueux est préféré au large corridor et, tête en avant, je m’insinue dans le terrier où mon corps étroitement serré ne progresse qu’à la faveur de la déclivité et de l’argile onctueuse qui me happe. Bras tendus en avant, j’aide et je freine tour à tour cette singulière locomotion, grâce à des contorsions et des coups de reins appropriés, lorsque soudain mes mains s’enfoncent dans une eau invisible tant elle est limpide. La bougie immergée s’est éteinte et dans le tube glissant où je joue l’office de bouchon, je me trouve dans, je me trouve dans l’obscurité absolue, avec, autour des poignées, le froid bracelet de l’eau. Mon compagnon, informé de la situation, pourrait à la rigueur me tirer par les pieds et m’extraire du piège; mais, rassuré par la faible profondeur et enhardi par la présence d’un évasement à peine entrevu, je continue à glisser et, me traînant  sur les mains, puis à quatre pattes, je patauge bientôt à tâtons dans le lit du ruisseau où mon frère, qui pousse devant lui le havresac, viens me rejoindre. C’est ainsi que nous fîmes irruption dans le cours d’eau de l’étage inférieur, ruisseau tellement cristallin et à cet endroit, si silencieux que sa présence ne fut trahie que par sa froide caresse.

Ce que fut l’exploration de ce long cours souterrain, où nous eûmes la satisfaction de surmonter des obstacles naturels nullement négligeables et l’émotion d’être les premiers à imprimer nos pas dans des couloirs vierges, est resté profondément gravé dans ma mémoire. Les plus belles cavernes aménagées et puissamment illuminées ne me feront jamais oublier la sauvage féerie des dédales entrevus là, à la faible lueur de nos simples bougies.

En outre des impressions et des émotions neuves, cette séance souterraine fut une leçon de chose instructive, primordiale; une vraie synthèse de la formation des grottes, des innombrables phénomènes naturels qu’y s’y déroulent et que nous saisîmes sur le vif. Car il y a au sein des cavernes de quoi étonner et émouvoir l’être le plus frustré, de quoi faire rêver le poète et matière à passionner et à confondre le savant.

Comme dans cette légende où un homme, charmé par le chant mélodieux d’un petit oiseau, passa cent ans à l’écouter et à le suivre dans une immense forêt, pareillement nous marchâmes longtemps dans un sombre dédale, entrainés par le ruisseau, guidés par le fil d’Ariane de son cours et précédés par sa menue chanson ensorcelante qui, de roche en roche, de vasque en cascatelle, nous attira jusqu’à une étroite crevasse terminale. Là l’enchantement prit fin, car l’eau, engloutie dans une fissure rocheuse, nous quitta avec un glou-glou comme un sanglot. C’est en ce point terminus praticable de la caverne, qu’elle disparut à nos yeux avant de poursuivre sa course et sa descente mystérieuse au sein de la terre, dans ces séjours secrets où aucun être vivant n’ira jamais; domaine formidable du minéral, entrailles du globe dont le règne animal ne connaît que l’infime croute superficielle.

A minuit, après avoir visité tout l’étage inférieur, nous sommes au pied de la muraille où la corde lisse est éprouvée par des tractions; car elle est le faible lien qui nous relie à la vie extérieure. D’un commun accord il est convenu de poursuivre l’exploration par le vestibule non encore parcouru.

Nous constatons là, pour la première fois, que l’argile collante, la boue gluante peut-être un obstacle infranchissable. Il y eut des corps à corps épiques avec des parois et des talus tendres et onctueux comme du beurreoù, après quelques mètres d’ascension péniblement gagné, on se sentait glisser et retomber avec la masse de glaise. Après bien des efforts et des exercices de courte échelle, nous surmontons ces difficultés et, gravissant plusieurs escarpements , on accède dans un couloir rocheux surchargé de stalactites immaculées. Mués en blocs d’argile, les doigts joints par la glaise tenace, il devient difficile de sauvegarder la flamme des bougies, elles mêmes enrobées de boue. Il faut procéder à une séance de grattage au couteau pour se libérer de cette gangue. Le couloir hérissé de stalactites et de stalagmites se rétrécit, et la voûte s’abaisse graduellement. Une fois de plus, il faut se ployer et adopter la marche rampante. Le plafond baisse toujours, puis devient parallèle au plancher, lisse et humide. Quelques mètres sont péniblement parcourus dans un véritable laminoir et, à deux brassées, j’aperçois le conduit fermé par une forêt de colonnettes trapues et serrées. Il est impossible de pousser plus avant et il est probable que la grotte se termine ici. Mais nous ne partirons pas sans avoir tout essayé. Le marteau est extrait du sac, et, à plat ventre sur le glacis ruisselant, comprimé entre les parois encaissantes la joue collée au sol, je manie mon outil à bout de bras. En un geste de faucheur j’attaque la grille des colonnettes calcaires dont les plus fragiles volent en éclats. La position des plus pénibles et les faibles résultats sont irritants; une frénésie de destruction s’empare de moi, et ce n’est qu’épuisé par l’effort que je rampe à reculons pour laisser la place à mon frère, qui me relaie dans cette tâche insensée. Haletants, collés sur la dalle glacée, nous ne songeons qu’à l’issue possible que nous réserve peut-être ce dur labeur. Chaque coup de marteau bien asséné, chaque rupture de colonnes est salués d’un encouragement. Nous nous acharnons comme des emmurés. La fièvre de l’exploration nous possède, et nous ne renoncerons qu’à bout de forces. Nous jouons en ce moment aux explorateurs, mais il arrive que l’on se prenne au jeu, et je me souviens de m’être souvent répété, dans des circonstances analogues, une phrase de Gustave LEBON:  » Le secret de ceux qui font des découvertes est qu’ils ne regardent rien comme impossible. »

Exténué à son tour, mon frère me cède la place et je m’acharne de nouveau à cette besogne de perceur de murailles. J’ai trouvé le défaut de la barrière et, peu à peu, la brèche s’agrandit et l’amoncellement croît de stalactites brisées que je pousse dans un recoin. Un coup de marteau heureux fait sauter un fort barreau de calcite, et j’aperçois enfin, par cette meurtrière, le prolongement du couloir et la voute qui se relève. On passera! Au cours d’une reptation absolue où la cage thoracique, comprimée entre les parois rocheuses, n’est passée qu’en forçant et en se meurtrissant, on a réussi en effet. Il a fallu retenir son souffle et maîtriser les reflexes de cette peur instinctive de l’étouffement qui est l’impression la plus pénible et la plus tenace à vaincre sous terre.

L’obstacle vaincu, nous sommes stupéfaits et vaguement inquiets de nous trouver de l’autre coté d’une fissure tellement étroite qu’il paraît impossible de jamais la repasser en sens inverse. Mais la grotte continue et cela seul importe présentement. Les voutes montent, des montagnes d’argile s’élèvent de part et d’autre du couloir; de nouveaux puits baillent sous nos pieds. On avance vite, toujours avides d’inconnu, de sensation et de spectacles nouveaux. Un obstacle ne tarde pas à apparaître, car, sous la terre, les embûches et les difficultés sont la règle. La galerie se termine brusquement en impasse, et dans la muraille du fond, à hauteur d’homme, est creusée une lucarne, aussitôt prise d’assaut, qui donne accès dans un boyau horizontal très sec, à sol poudreux, où je découvre avec stupéfaction les traces d’un petit animal. Il est évident que cette bête n’a pu pénétrer dans la caverne par l’ouverture de la carrière; toutes sortes d’obstacles, dont la muraille verticale descendue à la corde en particulier s’y opposent. Il y a donc une autre issue, et nous devons être sur la voie de cette sortie qui, à quelques mètres d’ici peut-être, va nous permettre de déboucher en plein bois dans la montagne. La grotte résonne des accents joyeux de notre surprise et de nos espoirs. Mais tandis que l’on suppute déjà le point de sortie possible et que l’on essaie d’évaluer la longueur de notre randonnée souterraine, le boyau s’achève net, et nous trouvons au dernier mètre de cette longue grotte le frêle squelette d’une fouine. Au dessus de nos têtes les parois élevées du diverticule se rapprochent et se rejoignent presque, et c’est par cet interstice minuscule que le petit animal, venu de la surface du sol, qui sait à la suite de quel périple et par quel réseau de crevasses rocheuses, est venu tomber et périr misérablement dans ce lieu solitaire.

Ainsi prit fin cette exploration, et force nous fut de refaire en sens inverse le chemin parcouru.

A trois heures du matin nous sortîmes de la grotte, boueux et fourbus, pour enfourcher nos bicyclettes trempées de rosée. Le retour s’effectua dans le silence de la campagne endormie et dans le recueillement de nos pensées.

Confusément encore nous subissions l’attrait des recherches et des études souterraines, et cette séance nous avait ouvert les yeux sur un domaine nouveau. Nous avions ressenti si intensément l’appel des mondes ténébreux et goûté leur charme prenant qu’aujourd’hui encore, après des milliers d’explorations sous terre, la caverne de Montsaunès m’a laissé une impression inoubliable et incomparable, car elle fut « ma première grotte« .

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